Depuis
l'interdiction des étrangères, comment se porte la danse orientale?
"Un jour l'Égypte sera un pays exportateur
de danseuses orientales", cette idée n'est pas une plaisanterie, mais
l'opinion répandue dans les années 70, âge d'or de la danse
du ventre en Égypte. Aujourd'hui pourtant, beaucoup sont originaires de
Russie ou d'Amérique latine, de France parfois aussi. Elles portent des
noms arabes, Soraya, Ketty, Nour, Layla. Certaines ne parlent pas vraiment l'arabe,
mais savent déchiffrer une partition et connaissent le langage du corps,
qui dépasse toutes les barrières culturelles. mohsen allam Les
spectacles de danse du ventre sont moins fréquents désormais lors
des mariages. Une mesure protectionniste? Â
Depuis l'interdiction des étrangères,comment se porte la danse orientale?Par
mayada khattab photos mohsen allam "Après
la chute de l'URSS, les filles de l'Est se sont dirigées vers l'Égypte
et les pays arabes à la recherche d'un travail. Leur salaire relativement
modeste a encouragé les troupes de danse à les accepter, surtout
qu'elles sont d'une beauté exceptionnelle. En plus, la censure ne leur
imposait pas de limites strictes concernant leurs costumes comme celles que l'on
exige des Égyptiennes", explique Ihab Gad, chorégraphe. Passionnées
de danse du ventre, elles ont profité de la baisse du nombre d'artistes
égyptiennes. D'après les chiffres de la Censure, le nombre total
des danseuses orientales est en effet passé de 5200 à la fin des
années 80 à 2300 en 2004. Selon la même source, 32% des danseuses
qui travaillaient jusqu'alors sur le marché étaient étrangères.
mohsen allam TrÈs médiatisée, l'affaire Dina-Abou El Foutouh
a porté préjudice aux danseuses. Aujourd'hui,
le ministre de la Main d'uvre et de l'immigration leur interdit de pratiquer ce
métier. Cette décision, entrée en vigueur en décembre
dernier malgré la fronde des danseuses étrangères, a été
approuvée par la cour administrative suprême. "Interdire certains
métiers aux étrangers fait partie des pouvoirs du ministre de la
Main d'uvre, estime Madkour Sabet, directeur de la Censure égyptienne.
Même si la censure leur a délivré une licence de travail,
la nouvelle loi les oblige désormais à avoir en plus le permis du
ministère de la Main d'uvre et du bureau des visas." Sur le plan légal,
il semble que les conditions soient réunies pour pousser les étrangères
au départ. Mais parallèlement, cette nouvelle procédure
a sérieusement compliqué les démarches et a découragé
de nombreuses Égyptiennes. "Elles doivent suivre des mesures compliquées
avant d'avoir une licence de travail, verser 20% de leur salaire à la caisse
du syndicat des métiers artistiques pour une licence de danse. Aurait-on
honte de ce métier? Cette loi vise apparemment à soutenir la danse
mais elle aura, en fait, de mauvais impacts sur ce métier qui souffre déjà
d'un manque cruel de danseuses" s'interroge Nagwa Fouad, aujourd'hui à
la retraite. Même son de cloche chez Kitty, une Française qui habitait
au Caire depuis six ans et y pratiquait la danse du ventre. "Je n'ai jamais
eu de problèmes avec mes collègues égyptiennes, et puis c'est
difficile de leur faire de l'ombre: elles sont très peu nombreuses. Cette
mesure ne vient pas d'elles, si il n'y a plus de compétition, il n'y a
plus de passion, comme dans un sport de haut niveau. Ce qui nous anime toutes,
c'est cet amour de la danse." Selon Mervat
Zaza au contraire, ancienne de la troupe populaire Réda et professeur de
danse: "l'invasion du milieu artistique par ces danseuses étrangères
a minimisé les chances de travail des Égyptiennes. Elles sont choisies
pour leurs salaires réduits et leur obéissance, contrairement à
une danseuse égyptienne, qui une fois qu'elle est connue commence à
poser ses conditions et à briser les contrats de travail. De plus, ces
danseuses profitent d'un autre avantage puisqu'elles ne paient pas les mêmes
frais au syndicat des artistes. Il est temps de céder la place aux danseuses
égyptiennes. Si les autorités acceptent de former un syndicat, tous
ces problèmes seront certainement réglés." Cette idée
de syndicat des danseuses, une idée qu'avait lancée la star Fifi
Abdou, était en effet un moyen de préserver cet art et d'organiser
les conditions de travail des artistes. Mais il est régulièrement
refusé par l'Assemblée du Peuple.
L'Égypte
traverse aujourd'hui une crise des vocations, peut-être en raison de la
désaffection du public, mais pas seulement. Dans tous les milieux, le manque
de danseuses de nationalité égyptienne a peu à peu modifié
les habitudes lors des fêtes de mariage, autrefois lieu de prédilection
des spectacles de danse du ventre. "De nos jours, les gens préfèrent
y renoncer. Personne ne prive les étrangers de travailler ici en Égypte,
mais la danse orientale est un art populaire qui ne doit être présenté
que par des Égyptiennes. D'une manière générale, si
la danse orientale est en décadence, cela est dû à la tendance
des gens qui optent pour les sonorisations avec animateur. Je me rappelle que,
jusqu'aux années 80, la danse était un temps fort des noces",
indique Hassan Akef. "Si la danseuse étrangère possède
une bonne technique, il lui manque toujours quelque chose" estime quant à
elle Wafaa Badr, jeune artiste égyptienne. Pour Rakia Hassan, ancienne
danseuse et organisatrice d'un festival international de danse, les compétences
ne sont pas à remettre en cause. "La danse orientale a aujourd'hui
plus de succès et de valeur à l'étranger que dans le pays
qui l'a vue naître, regrette-elle. En effet, c'est le regard que porte la
société sur la danseuse qui menace de plus en plus ce métier,
nous traversons un moment de crise, le nombre d'Égyptiennes ne cesse de
diminuer". La mauvaise réputation des danseuses est l'une des raisons
principales du désamour du public: "La société porte
sur nous un regard négatif; nous incarnons une femme aux murs légères
qui séduit les hommes mariés. Ce regard n'encourage pas les Égyptiennes
à être danseuses" explique Wafaa Badr. Soheir Zaki, star des
années 70, nuance ce propos: "Le regard négatif envers la danseuse
existe depuis toujours. Cette décision est une conséquence de l'arrestation
de deux danseuses étrangères qui pratiquaient la prostitution. Et
en même temps trois Russes ont quitté le pays sans payer 5 millions
de L.E. aux impôts." "Je me rappelle que pendant la présidence
de Sadate, le courant islamiste intégriste avait réussi à
décider l'Assemblée du Peuple à interdire la diffusion à
la télévision des spectacles de danse orientale. C'était
à la fin des années 70, début 80. Aujourd'hui encore, le
gouvernement interdit de former un institut pour la danse, sous prétexte
que ces instituts sont contre la moralité apprenent aux filles à
dévoiler leur corps. La plupart des gens ici considèrent la danse
orientale comme l'art de la prostitution. Je ne suis pas pessimiste mais la situation
sera plus grave après cette décision", ajoute-elle. En effet,
la disparition progressive de l'enseignement de la danse du ventre condamne inexorablement
les prochaines générations. Depuis, Dina, Fifi Abdou, Hendeya, Lucy,
trois ou quatre grands noms de la danse seulement occupent le devant de la scène,
preuve de l'absence d'effectif, mais aussi du manque de professionnalisme du milieu.
Pour Rakia Hassan, qui donne actuellement des cours particuliers aux amatrices,
"l'absence d'écoles de danse est l'une des causes principales de cette
récession. La loi interdit d'ouvrir des écoles de danse. Pourtant
plusieurs pays arabes respectent cet art, comme les Émirats arabes unis
et le Liban. L'étude académique de la danse est très importante
pour situer l'artiste dans la société. Comment encourager les Égyptiennes
à pratiquer ce métier si on le souille par la disgrâce et
la honte?" Récemment, la diffusion clandestine d'un vidéo entre
une danseuse à la réputation sulfureuse, Dina, et le célèbre
concessionnaire de voitures Abou El Fotouh a certes quelque peu contribué
à ternir l'image de la danse orientale et de ses adeptes. En attendant
une improbable solution pour préserver cette culture de la danse du ventre,
artistes et producteurs s'inquiètent du manque d'effectifs locaux. "La
danseuse égyptienne comprend mieux la sensualité du style oriental,
un atout qui manque aux danseuses étrangères. La danse est une sensation
plus qu'une technique à suivre. Cependant, des danseuses étrangères
telles Kitty la Française et Nour la Russe ont pu atteindre ce degré
d'excellence. Avec l'application de cette loi, le nombre de danseuses égyptiennes
de première classe ne sera pas suffisant pour répondre à
la demande. Nous aurons toujours besoin d'importer des danseuses" estime
Ihab Gad. Hassan Akef, entrepreneur de mariage et régisseur, soutient lui
l'interdiction de scène aux étrangères, malgré les
risques de fuite des ventres: "Les touristes admirent plus la danseuse égyptienne.
Un Américain ou un Français n'assiste pas à un spectacle
au Caire pour voir une Européenne ou une Américaine. Si le nombre
des danseuses égyptiennes ne suffit pas, alors elles travailleront plus."
De fait la demande de danseuses égyptiennes est en augmentation. L'insuffisance
d'effectif reste pour l'instant palliée par le recours aux étrangères,
à condition qu'elles restent hors des shows orientaux. D'autres estiment
que ces étrangères contraintes au départ avaient su se faire
aimer du public. Pour les conserver malgré tout, les responsables des grands
hôtels et des cabarets ont d'ores et déjà trouvé une
parade à la nouvelle loi. "Les gens qui fréquentent les hôtels
se sont habitués à voir certaines danseuses. Et je désigne
les touristes arabes. Ces danseuses sont arrivées à charmer un grand
public. La plupart des Égyptiennes ne respectent pas les horaires du show
et elles apparaissent trop tard sur scène. Leurs comportements donnent
une mauvaise impression chez nos clients Alors on a trouvé une issue à
ce problème; on a signé des contrats avec des danseuses étrangères
pour qu'elles présentent d'autres genres de spectacles" explique le
responsable des relations publiques d'un grand hôtel du Caire. On peut dès
lors s'interroger sur la véritable efficacité de cette loi. "On
a accusé les filles de l'Est de pratiquer des tarifs défiant toute
concurrence, mais si c'était le vrai problème, pourquoi viser la
danse orientale seule? Les shows russes sont toujours autorisés, eux",
s'étonne à raison Kitty. Cet arrangement permet en tout cas à
des passionnées de la danse du ventre de rester, même si elles doivent
renoncer aux shows trop orientaux. Ainsi Soraya, du Brésil, qui a appris
la danse dans son pays et venait perfectionner son talent chez une danseuse égyptienne:
"Dorénavant je ne peux plus porter le costume traditionnel, ou je
suis sanctionnée par la loi. Je présente un show à l'hôtel
Sheraton du Caire, un spectacle où je fais un mélange de musique
orientale d'Abd El Wahab et de musique flamenco." Même chose pour l'Argentine
Asmahan, danseuse depuis trois ans. Passionnée, elle est venue en Egypte
pour mieux apprendre "cet art fantastique". Elle a réussi à
faire son chemin au Caire mais se plaint aujourd'hui de la complexité des
procédures afin d'obtenir une licence. Elle aspire un jour à se
marier avec un jeune Égyptien pour avoir la nationalité égyptienne,
et pour le moment se contente de présenter un show de salsa. Le mariage
représente en effet une chance pour ces artistes prêtes à
tout pour rester et vivre de leur art. "Plusieurs danseuses étrangères
se précipitent pour se marier avec de jeunes Égyptiens et obtenir
la nationalité selon la loi de l'immigration. Et par ce subterfuge, elles
se garantissent un séjour en Égypte, leur métier et le traitement
d'une danseuse égyptienne", observe Raqia Hassan. Autre situation,
qui contourne habilement les dispositions légales, la télévision.
"Les danseuses étrangères figurent dans la plupart des clips
égyptiens. Si on va au bout de la logique, pourquoi ne le leur a-t-on pas
interdit? Il faut décidément réviser cette décision
et la changer sinon on risque de perdre ces danseuses étrangères
et elles se dirigeront vers le Liban et Chypre. Le secteur de tourisme perdra
également des millions de dollars. Si le revenu d'une danseuse en une semaine
est estimé à 50000L.E., et que son revenu annuel peut atteindre
les 4 millions, imaginez combien des gens peuvent en profiter. Et je cite ici
les musiciens, les couturiers, les agents, etc sans compter bien sûr les
gains des cabarets et des hôtels", s'inquiète Nagwa Fouad. Pour
les plus convaicues, comme Kitty, cette nouvelle loi, qui laisse passer bon nombre
de danseuses entre ses mailles, va surtout à l'encontre de la culture traditionnelle
du pays "Je ne prétends pas abroger la loi, mais j'aimerais qu'on
me donne les vraies raisons qui m'obligent à partir. Je suis française,
mais mon cur est égyptien. Ce n'est pas la même chose de danser pour
des Européens, ici il y a une vraie osmose entre l'artiste et le public.
Certaines de nous vivent ici depuis vingt ans. De toute façon, il y a toujours
eu des enquêtes sur nous. Les autorités sont bien placées
pour savoir qu'elles n'ont rien à nous reprocher. Le Caire était
un lieu de transmission, il est dommage que l'Égypte perde sa culture.
C'est paradoxal, on veut accroître le tourisme et on interdit les danseuses
étrangères. "
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